Le texte qui suit s’adresse à tous les parents,
dont je suis,
qui pleurent dans la douleur du suicide
de leur enfant.
par Louise Courteau
Certains ont une faculté d’adaptation à la vie, d’autres en éprouvent durement les étapes. Mille fois sur le métier remettez votre ouvrage. Vous connaissez sûrement des personnes pour qui la répétition est lassante. D’autres préfèrent s’engager dans de nouvelles expériences, même si la précédente n’a pas porté fruit.
S’enliser dans les sillons de la vie
La vie apporte de grandes satisfactions dans la marche et la réalisation d’un projet. Il arrive aussi que la vie s’acharne sur un être et creuse des sillons dans lesquels il s’enlise. Je sais un être dont le mal d’aimer a pris toute la place. Les nuages assombrissaient le moindre petit bonheur quotidien. On peut mourir de manque d’amour et décider qu’il n’y aura pas d’agonie ! La fin est inéluctable parce que la soif intarissable ! Il s’était emmuré dans une tristesse insurmontable, là où le cœur se replie, suspendu par le temps. Plus de jeux, plus de rires de « petit prince », plus de joie dans le bleu ciel des yeux de mon fils.
« La recherche de l’absolu est dans la finalité de la vie sur terre », croyait-il.
Comment lui faire admettre que la vie est une école, une école de mystères qu’il ne pourra jamais résoudre. Il lui aurait fallu l’humilité de sonder les colonnes de son âme et d’accueillir la haute marée qui risque d’amener sur la berge, des détritus qu’il croyait enfouis au fond de l’océan, à l’abri des regards indiscrets.
La quête de l’amour devient parfois un esclavage dont on ne peut rompre les chaînes qu’en éclaboussures de sang. La mort creuse la frontière du silence. Dorénavant, les tourments et la solitude interpelleront le vent du sud, comme un écho vide dans le ventre de la mère trahie.
D’où venaient donc ces chants mystérieux et plaintifs qui l’ont séduit jusqu’au delà de l’au-delà, par-dessus les montagnes et le grand fleuve ?
Le rythme de la douleur
Une mère ressent la mort de son enfant jusqu’au fond de ses entrailles. La douleur est aussi intense et vive que celle de l’accouchement. Pourrais-je survivre à un tel chagrin ? Peut-être, mais je ne veux surtout pas de conseils pour aider à m’en sortir. Je ne veux pas m’en sortir maintenant. C’est encore trop tôt… Je scrute la voie lactée dans l’espoir d’entendre son rire en cascades, dans la traînée subtile d’une étoile filante. Le temps, comme la caravane, passe doucement.
Rien ni personne ne peut taire la voix de mon enfant disparu, sinon une autre mère avec qui je partagerais cette déchirure innommable ! J’ai sorti toutes les photos de lui et celles qui me le rappelaient. J’ai placé, bien en vue, sur le manteau de la cheminée, une photo au sourire moqueur et au regard d’azur pénétrant. J’ai scellé son visage d’enfant épanoui (photo de la maternelle) dans un médaillon ancien qu’il m’a offert au dernier automne de sa vie. Je le porte en sautoir et ne m’en départis pas. Il est encore un peu avec moi, sur mon cœur.
Permettre à la peine de m’apprivoiser
Je laisse la peine m’apprivoiser. Pas de : « Tais-toi, ô ma douleur ! » Je ne suis pas la femme forte et courageuse. La tristesse déborde à travers toutes les larmes qui se sont accumulées depuis la fois précédente et je m’évanouis, terrassée.
Le travail s’empile, peu importe. Le temps a suspendu sa course folle au bout d’un fil ténu pour me permettre de respirer encore. La mort de mon enfant est irréelle et j’espère encore un appel où je l’entendrai dire : « Louise, je reviens d’un long voyage fascinant et je voudrais partager mes découvertes avec toi ! J’arrive ! »
Je l’ai toujours appelé mon petit prince. Il a, lui aussi, basculé dans le désert du manque d’amour. Il a tourné vers lui le serpent de métal et a explosé hors du chant de la vie, serrant contre lui ses intimes secrets d’enfant, dans l’immense linceul blanc de l’hiver.
C’était son ultime choix
Rien ne console une mère trahie par un enfant qui dilapide le cadeau le plus précieux qu’elle lui ait offert. Oui, parfois, la colère monte et je me dis : « Quel gâchis ! » Mais c’était sa vie, non la mienne. Devant mon amour inconditionnel et mon incompréhension totale, j’implore le ciel pour que sa vie, brutalement interrompue et anéantie, ne lui soit pas comptabilisée.
Mon angoisse s’est apaisée quand j’ai emporté chez moi l’urne contenant les cendres de mon premier-né, de mon bébé à moi. Je sentais le besoin viscéral de me retrouver seule devant ce qui reste de lui, de la poussière d’étoiles.
J’ai parcouru la vie à l’envers : des cendres à l’accouchement. Le lien étroit entre la mère et son enfant en attente de naître a été largement souligné mais, rarement l’a été, la dernière intimité d’une mère devant les os broyés de son fils, les ultimes adieux, à sa chair et à son sang ! Après, et après seulement, ils pourront le mettre en terre, sans moi.
Son dernier cri se perd dans le brouillard, mais l’écho me répond : « Tu l’aimais tant, il t’aimait tant ! Laisse-le s’envoler comme la colombe que l’on ne peut retenir de force dans une cage à l’armature trop fragile. La liberté et la lumière tant espérées l’attendent, par-delà ton amour. Il ne t’a jamais appartenu. »
Trois ans après le 11 février 2003
La douleur est moins intense, le chagrin moins amer, la peine moins vive, mais le souvenir aussi blessant! Même le bleu du ciel est complice de ma souffrance.
Je raisonne et j’accepte. Je prie et j’accepte. Cependant mon corps est en équilibre précaire et mon cœur de mère saigne encore à la pensée de son petit prince. La plaie ne se cicatrise pas. Certains me disent : Il faut maintenant passer à autre chose. Essaie d’oublier, ta vie continue! Une mère n’oubliera jamais l’enfant perdu. Le moindre objet qu’il a touché devient relique.
Ma mère nous a quittés en 1993, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Les bras tendus vers l’infini, ses dernières paroles audibles furent : Jean ! Ses yeux bleu de mer brillaient comme des étoiles. Elle voyait son fils décédé en 1955, il l’invitait… J’ai assisté à sa souffrance muette durant toutes ces années. Maintenant je sais, moi aussi, que la douleur ne s’éteint jamais pour une maman!